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22/02/2018

« Le silence, cette musique du doute et du pardon[1]. »

Nos vies sont tellement encombrées par cette "race jacassière" (Baudelaire) qui bavassent pour dix ! Je parle peu, mais je sais écouter. Privilège du cul-terreux solitaire qui préfère, comme Rimbaud, marcher dans les bois, admirer et écouter vivre ce qu’on a l’outrecuidance d’appeler encore la nature, plutôt que ceux qui ne font que la traverser le ouik-end en vtt ou en 4X4. Voilà pourquoi aussi j’aime ceux qui parlent peu, qui savent laisser les mots en suspension (et en suspicion).

L’époque moderne ne connaît que le plein et ne supporte ni le vide ni l’absence. Tout doit être rempli : les supermarchés débordent de l’opulence marchande du capitalisme de masse, le métro plein de souffrances admises et de solitudes rentrées, les télévisions regorgent d’images aliénantes et manipulatrices, les radios distillent à longueur de journées et de nuits des sons étranges venus d’ailleurs qu’on appelle sans doute ironiquement de « la musique », les journaux remplis de mensonges approximatifs, les êtres humains gavés de suffisance et d’inculture arrogante. Les bavards ont besoin d’un public. Ils aiment la foule, ce grouillement réconfortant et désangoissant, ces messes tribales qu’on appelle les concerts (pop, rock, techno, électro, rap, etc. où tout le monde communie dans une grande et belle fraternité) et qui ont remplacé la messe dominicale (pour adorer les idoles, les églises sont vides et les concerts sont pleins !), les manifs, le larmoiement collectif de la bonne conscience humaniste devant les drames montrés « en direct » à la télé. Nous consommons du spectacle, une marchandise bavarde comme une autre.

 La marge silencieuse, la marge licencieuse… Les solitaires aiment le silence car la fréquentation des in-humains bruyants les a exaspérés. Ils ne s’intéressent plus alors qu’aux silences et aux cris (qui entend encore les hurlements d’Ezra Pound s’échappant de sa cage suspendue au-dessus de l’ignoble ?). Les bavardages sont des sonorités vides de notions diluées dans l’alcool et la mélancolie, la pensée stérile de l’idéologie frileuse, murmure monocorde et lointain, incapable d’éveiller l’intérêt ou la curiosité (Cioran). À quoi bon alors donner le fruit de ses réflexions puisqu’ils n’ont que des avis, des opinions infondées, ou plutôt qui reposent sur des préjugés ? S’ils vous demandent de prendre position, dites que vous « pensez » comme eux, ainsi vous en serez débarrassé.

Ils ne savent produire que des bruits. Le silence est notre refuge.

 

[1] Léo Ferré, « Je donnerais dix jours de ma vie… », La Rue, n° 1, mai 1968.

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