Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

23/11/2016

Le retour du tragique

À évangéliser notre quotidien et à rationaliser nos vies, nous en sommes arrivés à oublier que le mal est constitutif de la nature. C’est-à-dire qu’une chose peut-être vraie bien qu'elle ne soit ni belle ni bonne. Ainsi, l’étonnement de nos contemporains devant les tragédies hyper médiatisées me stupéfie. C’est cette incrédulité et cet oubli qui nous font rater la compréhension du retour du tragique dans nos sociétés, le retour triomphant du barbare avec la complicité du peu qu’il reste de civilisation. Face à cela, comme dans les sociétés animistes, nous proférons des incantations « rationalistes ».

Lorsque les ingénus et les angéliques défilent en scandant face au Front national que « le fascisme ne passera pas », cette action relève de la croyance magique : elle est la même que celle qui consiste à réciter des litanies et frotter le sol de feuilles pour faire tomber la pluie ou prier Dieu pour soigner une maladie. La cécité idéologique ne leur fait pas voir que la barbarie se trouve en face, du côté de l’inculture et du totalitarisme des idéologies rampantes et que l’apparente force du Front national n’est qu’un réactif, voire un révélateur.

Au contraire de cette pensée magique, et à l'encontre du conformisme des opinions communes, penser le non rationnel est loin d'être irrationnel. Nous constatons depuis quelques décennies, un retour en force des imaginaires de tous ordres : illusions religieuses, croyances diverses, sentiments d'appartenance communautaire et autres phénomènes émotionnels échappant à la logique mécanique d'un ordre social dominé par la raison. La démocratie produisant une morale de l’appartenance, du statut social, de la possession frénétique des biens de consommation, a amputé le corps social de ses autres dimensions humaines que sont la rêverie, le ludique, le jubilatoire, l’imaginaire, lesquels prennent leur revanche avec ce que les psys appellent « le retour du refoulé ». Revanche sauvage et sanguinaire où l'humanisme occidental n'a plus sa place !

Le grand fantasme de l'asepsie sociale, aboutit à la fantaisie (phantasie en allemand signifie « fantasme ») du « risque zéro ». Pour les hygiénistes et autres philanthropes éclairés comme pour les franchouillards sécuritaires, la logique est la même : éradiquer l'aventure, l'imprévisible, ce qu’il reste de spontané dans l'humain. Cette asepsie, cet hygiénisme d’un ordre social momifié produit une société mortifère où la sécurité et le bien-être se paient, comme le prédisait Raoul Vaneigem, par la certitude de mourir d'ennui. Face à ces rigidités morales, les rébellions juvéniles, la désaffection du politique, les terrorismes, les croyances archaïques, les symbolismes divers, les intégrismes et autres fanatismes reprennent force et vigueur reléguant le moralisme ambiant au rang de moulin-à-vent.

Il y a dans les effervescences musicales, dans les violences urbaines, dans les révoltes contre l'ordre économique mondial, comme dans le terrorisme et dans l'indifférence à la politique lénifiante de la gauche-droite et de la droite-gauche (les deux jambes qui marchent d'un seul pas au rythme du marché mondialiste), le même refus de l'ordre vertical, patriarcal, civilisé, qui sait avec certitude ce qu'est le bien, et qui entend l'imposer à la planète entière. L’OTAN, l’ONU et le Tribunal international de La Hayes (tribunal politique des nations dominantes qui distingue d’un côté les « bons » criminels de guerre jamais inquiétés, et de l’autre, les « mauvais », pourchassés eux) ne servent pas à autre chose. Face à cette situation, raisonner en terme de « contrat social », de « citoyenneté », « d'idéal démocratique », montre l'impuissance à expliquer l'irruption des pulsions, des passions, des émissions tribales.

Nous vivons à l'heure des carnages, des massacres et autres terrorismes suicidaires. Les avions détournés de Ben Laden, les kamikazes palestiniens, Richard Durn tirant sur les membres d'un Conseil municipal « démocratiquement élu », les assassinats de Charlie hebdo, les massacres du Bataclan, le camion « fou » de la Promenade des Anglais à Nice, signifient une seule et même chose : le retour du tragique que notre société bien-pensante a refoulé dans un sirop d'humanisme béat et auto satisfait. C'est cet impensable qu'il faut aujourd'hui penser pour comprendre ce qui est en train de se passer, au lieu de rester englués dans des catégories angéliques obsolètes issues des grands systèmes philosophiques des XVIIIe et XIXe siècles, et en particulier le moralisme universaliste dominant en Occident.

 

Il apparaît qu'une érotique collective est en jeu, s'exprimant dans le désir et le plaisir du risque. Des attentats de New York aux jeunes se regroupant le samedi soir pour rouler vite sur des circuits improvisés, c'est la même pulsion de perte du sujet, de l'individu dans une subjectivité de masse. Tous les comportements suicidaires participent de la même logique dans l'affirmation de valeurs immatérielles, ou plutôt métaphysiques (au sens étymologique d’Aristote), au-delà de la matérialité de la société marchande, de sa tyrannie de la consommation, les uns détruisant le symbole de la puissance non seulement d'un État tout puissant mais d'une manière de vivre, les autres utilisant la voiture, elle aussi symbole et valeur dominante de cette société, comme moyen pour se réapproprier le réel hors du marché dans une communauté qui fonctionne sur le mode du complot. Cet Éros-Thanatos de la vie rebelle est d’expression multiple : érotique bien sûr, mais aussi langagière, émotionnelle, barbare, voire sanglante. Il envahit le quotidien et échappe aux rationalismes divers et aux analyses traditionnelles. Bref, l'extase est à l'ordre du jour dans ces comportements, et il n'est pas d'acte plus religieux, là où, comme le disait Lacan, « le réel est sans fissure ». Extase de la perte dans l’anéantissement ou son approche, mais aussi extase du spectateur, dans cette société du spectacle de l’anéantissement : lorsque les tours de Manhattan s’enflamment, vacillent et finissent par s’écrouler, c’est chaque spectateur qui s’extasie individuellement du spectacle de l’horreur, mais c’est l’inconscient collectif qui vacille alors lui aussi (pour se renforcer dans les semaines qui suivent), pris soudain dans les oscillations et les tremblements des certitudes codifiées et immuables de l’Occident institué grand référent moral du monde.

Le Malaise dans la civilisation (Freud) vient toujours du retour d’un refoulé qui, par nature, n’est jamais détruit et réapparaît sous des formes archaïques et primaires : celles des émotions et des passions tribales localisées qui, contre l’uniformité d’un monde standardisé, témoignent du retour de la complexité et de la persistance barbare de la nature humaine que l’humanisme dominant voudrait nous faire oublier.

Il s’agit bien, contrairement à ce qu’a dit hâtivement un président de la République pressé de se montrer médiatiquement et de rassurer ses ouailles, d’un véritable conflit de culture, d’un « choc de civilisations »[1]. Non qu’il faille opposer les peuples et les religions ! La post-modernité ayant attribué des valeurs identiques aux trois religions révélées, lesquelles, à l’image de trois grandes surfaces d’enseignes diverses, vendent les mêmes vérités en conserves, sous-vide et congelées. Rationalités et affects en boite pour consommateur occidental pressé qui incarnent jusqu’à l’aspect provisoire des valeurs de l’Occident, en en faisant des denrées périssables au même titre que de la salade ou de la viande emballée sous plastique.

On essaie de nous faire oublier que nous ne sommes que des corps périssables, plus très sûrs d’avoir aussi une « âme » qui serait, elle immortelle. La violence du terroriste, le sacrifice du kamikaze nous renvoient à notre barbaque, et nous rappellent que Thanatos n’est jamais loin d’Éros, que la jouissance se souvient aussi de ce qui unit le désir et la mort, et que tout désir, désire aussi sa propre mort, que ce soit dans le fracas terroriste ou la révolte quotidienne, dans l’insurrection ou dans cet Erostrate qui, dans la nouvelle de Sartre, Le Mur, reprend l’idée du Manifeste du surréalisme d’André Breton : que l’acte le plus surréaliste est de descendre dans la rue un revolver à la main et de tirer au hasard dans la foule. Pratique récurrente sur les campus des États-Unis, temples universitaires de l’idéologie libérale dominante.

Toutes les sociétés cherchent dans l’émotionnel le partage des affects et de la douleur, le bonheur et la souffrance. Comme ces révolutionnaires de 1789 qui faisaient du bonheur une idée neuve, avec, à terme, l’obligation pour les citoyens d’être heureux, niant par là même, dans cette grande utopie de l’illusion, ce qui, constitutif de l’humain, nous enracine tragiquement dans la souffrance et le mal. Le bonheur obligatoire par la démocratie, cette démocratie « inévitable », ce « moins mauvais système possible », qu’on nous impose sous la menace : tout individu qui rejette cette totalité démocratique est irrémédiablement mis au ban. Jusqu’en Afrique, où les États potiches fabriqués et mis en place par l’Occident colonisateur décolonisant, ne tiennent que par des administrations corrompues. (…)

La débâcle de l’Occident n’est pas une débâcle morale, mais une débâcle du sacré qui génère partout du nihilisme, facilement décelable chez nous dans la généralisation de l’utilisation de la drogue et du passage à l’acte psychotique (suicide, violence, automutilation) ; simplement parce que nos sociétés ont réduit toute demande humaine à la seule consommation. « Il n’y aura pas de crise de la production capitaliste, écrivait Marx, il n’y aura jamais que des crises de consommation. » For de cette leçon de chose, les syndicats s’ingénient à « défendre le pouvoir d’achat », c’est-à-dire la capacité qu’a le plus grand nombre de faire tourner la machine capitaliste. Ce qui fait dire à Jean-Marie Messier qu’ « il est temps que les consommateurs et les industriels prennent le leadership politique »… Messier prédit ainsi à court terme l’abolition de l’État, pour la plus grande joie des anarchistes, faisant ainsi se retrouver unis dans le dépérissement, les libertaires et les libéraux, Cohn-Bendit et Jean-Marie Messier. Alléluia !

(Extraits de Les Aubes rouges de Dominique Lacout, Le Temps des C(e)rises.)

 

 

[1] Le Choc des civilisations est le titre d'un essai d'analyse politique rédigé par l'Américain Samuel Huntington, professeur à Harvard, paru en 1996 (traduit en français en 1997) et qui a suscité controverses et polémiques.

Les commentaires sont fermés.