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13/11/2017

Apparence...

Le souci de l’apparence est le lieu des névroses rassemblées. « Regarde-moi bien, j’suis une idole », chantait Léo Ferré. Le torse bombé, le menton hautain et le regard fier, la lippe racoleuse, les traits d’un tueur à gage, « le pourboire agressif et l’œil américain » (Léo Ferré encore), ils traversent la vie en refermant toutes les portes qui pourraient les mener à la simplicité de la joie de vivre. Ultra performants, ils réservent leurs nœuds coulants à leurs concurrents, dents-blanches-haleine-fraîche et nerfs d’acier, le regard rivé sur la courbe d’audience, ou celles de la respectabilité, de la réussite sociale, des honneurs, de la reconnaissance, et du standing frelaté.

J’en ai croisé – et plus qu’il m’était supportable – de ces winners, autant de fantômes dérisoires qui passent si aisément de la courbette à la reptation, qui oscillent entre le puritanisme et la gaudriole grivoise de fin de banquet, laissant suinter leur crème antiride, exhibant leur bronzage de citadin sous les nuages gris comme autant de signes de la névrose qui dégouline de leurs amours frelatées.

Face à cette misère, le discours révolutionnaire est impuissant : dérisoires procès d’intention de leur bonne conscience qui soulage la mauvaise, leçons de vertu et impuissance à jouir de la vie qui s’écoule et du temps qui passe, ils sont déjà morts. Englués dans leurs ragots, leur mauvaise haleine chronique, leur mauvaise bouffe, leurs mauvais pinards, les hoquets crachoteux de leur minable confort bourgeois – pire, petit-bourgeois ! –, le spectacle de leur couple épuisé et de leurs gniards tyranniques, contemporains avariés de la modernité à tous crins, ils pensent qu’en noircissant tout ils se rendront plus blancs.

Ils sont hantés par leur double qu’ils rêvent bon citoyen docile, petit chef vertueux, militant farouche, intellectuel refoulé. Mêmes isolés, ils sont en troupeaux et s’angoissent à l’idée d’être exclus d’une famille qui pourtant les oppresse et les bouffe en réjouissances sadiques de ces repas obligés de dimanches où l’on s’emmerde ferme dans la chaleur d’une famille « tellement unie » que s’en est obscène. Et ridicule. Et dérisoire. Ils se déchireront après le décès de leur père et mère, mais pour l’heure, ils lorgnent sur le magot des ancêtres, lesquels tardent un peu trop à passer la main en lâchant la rampe.

Ah ! ces familles qui nous condamnent à l’exil ! « Famille, je vous hais » est encore bien faible pour décrire le sentiment anti-pétainiste qui est le mien. Chaque famille que je croise me fait penser à la Collaboration : « Travail, famille, patrie. » Ils ont remplacé la patrie (trop exiguë) par l’internationalisme de la consommation de masse et l’humanisme sirupeux de l’œcuménisme tiers-mondiste d’une gauche gluante qui fait dans ses couches. Pour le reste, ils n’ont rien changé : Pétain n’a finalement jamais quitté le pouvoir dans la bassesse de leur conscience chérubinique.

(...)

J’ai tout fait pour qu’on me juge insupportable, invivable, infréquentable. Et tout s’est alors illuminé. On vit mieux lorsque les apparences sont contre soi, car ceux qui vous aiment vous aiment vraiment. Ils ne vous aiment pas malgré vos défauts mais à cause d’eux. Séduire, c’est opprimer. Même si la victime est consentante. À la séduction réussie, la seule réponse est l’obéissance. Je n’aime ni les femmes autoritaires ni celles qui sont soumises. Je ne supporte le couple que dans un rapport d’égalité absolue. C’est assez dire si peu de couples de paraissent fréquentables.

Je laisse courir les ragots brumeux de la mauvaise réputation, moi qui ne sais ni commander ni obéir, qui refuse de marcher au pas et même de marcher tout court. Désinvestit du souci de plaire et donc de paraître, de prendre la pose face à l’insipide, je vole et je plane à contre-courant, ne me regardant jamais dans le miroir (mouroir ?) de peur d’apercevoir un type qui vous ressemble. Dans nos prisons intérieures veillent les tueurs à gages embusqués dans un surmoi sans indulgence. J’ai tenté de balayer devant ma porte. « La seule parenté recevable est celle qui se choisit » a écrit Hölderlin. Ma poussière à moi, mes détritus, s’appellent « la famille », le roman familial auquel, finalement, on n’échappe jamais tout à fait car il reste les souvenirs, les films super8 et les photos jaunies. La patrie ? Réformé « P4 » (c’est la moindre des choses pour un zinzin !), j’ai échappé à être son serviteur. Quant au travail, je m’y intéresserai plus tard, dans une autre vie à laquelle je ne crois pas bien sûr : de ce côté-là je suis tranquille. Apparaître puis disparaître, c’est ce que nous faisons de mieux. Pourquoi alors n’exposons nous pas aux autres le cadavre que nous allons devenir, afin de leur faire perdre ce goût paradeur pour leur ego arrogant ?

Extrait de Dominique Lacout, "Journal d'un Hyperphrène", QI 161, le calvaire d'un homme bien trop intelligent, La Litote.

Lettre à un ami pour son anniversaire...

« Les hystéries du monde m’intéressent de moins en moins. Et parmi celles-ci, les conventions sociales et autres 14 juillet, communions solennelles, bar mitsvah, mariages, réveillons-cotillons, départs en retraite et... anniversaires. Ne sachant plus quel âge je pourrais bien avoir – par désintérêt pour la question – je considère a priori que ceux que j’aime n’ont pas d’âge eux non plus. Ils sont malgré tout toujours assez vieux pour faire un mort (comme l’avait judicieusement remarqué ce diable de Heidegger), et force est de constater que seule la mort de ceux qu’on aime est une véritable tragédie. Et comme aux dernières nouvelles tu te portes bien, je ne peux que te souhaiter d’être heureux, insolence suprême dans un monde où ce sont des médiocres qui fixent les règles. Mais méfie-toi, car les philistins, les puritains à la petite semaine et autres hygiénistes, en ce siècle où la reptation est à l’honneur, ne te le pardonneront pas. Car ces imposteurs malheureux n’aiment pas le bonheur des autres.

 

« Je te souhaite de passer quatre-vingts années de vacance (la vacance) sur cette terre – voire plus si tu le souhaites… –, de savoir prendre le maquis de leurs conventions et de leurs désillusions, de rêver, d’espérer et d’aimer passionnément, de devenir un Peau-Rouge de la chair, un gourmet de l’âme, un jouisseur à la fois subtil et farouche, un découvreur d’extases, de toujours regarder le monde comme s’il avait été créé le matin même, de vivre aux aguets dans un état de permanente ivresse, d’aimer ce qui commence et d’accepter ce qui finit, d’être toujours prêt à emmener une femme au bout du monde, même (et surtout) si c’est le bistrot du coin, de rechercher partout la beauté qui vaut toutes les morales, et de considérer que tout ce qui ne nous passionne pas nous ennuie.

« Tu sais que dans cette solitude-là nous sommes déjà frères, quels que soient nos âges. Léo Ferré disait que “la felicita é una rapina permanente” (le bonheur est un hold-up permanent). Tu possèdes les armes et le courage des impatients. Je te souhaiterais bien d’être heureux, mais je sais que c’est déjà fait. »

18/02/2017

On peut parler de ce qu'on a vu…

On peut parler de ce qu'on a vu. Des rumeurs du temps. L’esclavage. Les « on-dit » des zombies. La résurgence. L'insignifiance du témoignage. Le décalage de l'encalé. Lui, l'autre. Ses urgences, ses lassitudes. La blessure d'Untel sur l'autel de ses névroses, l'alcoolisme de celui-ci à l'ombre de l'alibi du dégustateur, les causeries au coin du feu après une journée de chasse, la folie d'Artaud, et ce Nietzsche qui aimait les chevaux à se pendre, faire la quête à l'office de la mosquée le vendredi saint. Aller même jusqu'à se compromettre à la télévision. Ou bien aller sur place voir un peu comment ça se passe. Boire, jurer, frapper, s'abîmer, devenir fou, entrer en clandestinité, dessiner la fêlure, creuser le sillon du delira. Glissement progressif du désir sur les grilles d'intensité, sur les pôles de fixation provisoire, suintement par tous les pores, frémissement de l'eau dormante. Tristesse de la profondeur. Inexorablement. Métamorphose de la philo, métamorphose de la sophia, anamorphose de ce qui à Sophia me lia.

Extrait de Nuire à la bêtise ordinaire, 2017.